Eleanor

19.01.2018 - 19h30   Fin 2017 et début 2018, un défilé de perturbations traversait le pays dans un puissant flux d'ouest. La courte pause du 31 décembre permit un minage efficace du vallon, puis les festivités reprirent avec une première tempête au doux nom de Carmen, qui passa plus au Nord et épargna les Alpes. Ce ne fut pas le cas de sa puînée Eleanor qui nous frappa de toute sa force le mercredi 3 janvier avec un pic de puissance à la mi-journée, deux rafales record mesurées à 155.2 km/h 290° entre 12h et 13h30. Je n'avais jamais atteint ces valeurs depuis 10 ans que je mesure la situation météo dans le vallon. Il semble même que le seul chiffre comparable pour la Corne de Sorebois date de décembre 1999 et de l'ouragan Lothard. Le vent s'est engouffré en vallée détruisant moult arbres et branches, la plus puissante rafale mesurée sur la station MétéoSuisse de Pralong afficha 83,9 km/h 42° à 9h50. Dans les mélézins, le sol était jonché de branches. Comme souvent, c'est le vent quelque peu retombé le jeudi 4 que je mesurais le gros des précipitations; au final les 5 premiers jours de 2018 laissèrent 85cm de cumul sur la planchette. Nous avons noté jeudi matin, malgré la faible visibilité et la tempête, de gros départs d'avalanches à la Corne de Sorebois et sur Tsirouc. La pluie mouilla le manteau jusqu'à la limite des forêts, laissant jusqu'à 2600m une neige lourde et dense. L'effet de souffle des grosses avalanches spontanées sur les plats de la Lé fut atténué par la masse volumique de la neige. Le grand couloirs de Singlinaz se purgea jeudi vers 20h30, un nuage de neige humide s'abattant sur la station.

La lé le 7 janvier, au premier plan l'avalanche de Singlinaz qui déborda largement sur la route et la piste de l'Aigle
Vendredi 5 au matin, nous partions miner conscients de trouver une situation rare. Aurore aux doigts de rose présidait un ciel qui allait hélas rapidement blanchir. De cette journée exceptionnelle, je souhaite garder le souvenir de trois avalanches à mon avis historiques. La première fut déclenchée par hélicoptère dans les pentes de Tsirouc. Tout le cirque se déclencha en poudreuse sur les hauts, la neige mouillée suivit le couloir des Roussons jusqu'au sommet du pré en face du village d'Ayer. J'avais 12 ans quand j'assistais le 22 février 1985 au dernier épisode historique de cette avalanche depuis Ayer. Plus puissante et en poudreuse, elle s'arrêta à 200m de la Navizence recouvrant la route cantonale de plusieurs mètres de neige. Un épisode à la genèse de ma passion pour les avalanches. Le printemps, il fallut nettoyer le pré des Roussons propriété de mes grands-parents. Par la suite, ce couloir fut coupé de cinq passages de routes capables d'absorber la puissance de l'avalanche, mon ancêtre affirma qu'elle n'atteindrait plus jamais son pré. On y était presque!


Je décris aussi pour mémoire l'avalanche du Col. Emmené sur l'arête par une machine, je m'apprêtais à commencer le minage et proposais au chauffeur d'ouvrir devant moi la route sur l'arête. Après quelques dizaines de mètres, il déclencha une plaque unique qui emporta tout le versant jusqu'à Barthélémy et recouvrit la piste bleue de la Combe sous plusieurs mètres, détruisant les canons à neige, emportant tout le balisage. L'économie de douze bombe me permit de continuer le minage en direction de Combe Durand et du Freeride.

L'arête du Col depuis le Plat de la Combe

Avec mon collègue Thibaud, nous avons provoqué une belle coulée qui atteint les grandes digues en amont du pylône d'angle de Durand. Puis nous nous sommes acharnés sur la pente au nord de l'arrivée du téléski. Déjà complètement purgée deux fois cette saison, elle ne broncha pas. Nous avons gravi la première bosse en direction du freeride et posé une bombe sur une accumulation évidente. Une cassure de 2 mètres fendit la masse qui entraîna plus bas une vaste plaque qui se propagea dans tout le cirque du domaine freeride. Les grandes digues furent largement débordées, la masse coula avec puissance jusqu'au croisement Chiesso-Durand-Zinal, combla le vallon du torrent, se répandit sur tout le "plat des parapentistes" pour enfin s'arrêter juste en amont de la cascade. En 1980, le même phénomène en l'absence de digues poursuivit pleine puissance jusqu'à la Navizence, détruisant par le souffle les parties boisée de la gare de départ du téléphérique. Un récurrence moins forte en 1981, puis l'ensemble de digues de Combe Durand protégea efficacement le téléphérique et la route de Zinal. Sans ces digues, nous aurions subi des dégâts similaires à 1980.

La Combe Durand photographiée en aval des grandes digues
Beaucoup d'autres coulées et avalanches dans le vallon témoignent d'un épisode exceptionnel, un des plus fort de ces trente dernières années. Nous en gardons souvenir par les rapports de minage et les photographies. Les trois événements décrits ne sont que les plus remarquables, de mon point de vue, des premiers jours de 2018.  

3 commentaires:

Patrick De Schryver a dit…

Impressionant, Pas d'autre maniere de d'ecrire la force de la nature.
Merci pour l'article.
Au plaisir de se rencontre a Zinal

Patrick De Schryver(Belgique)

Michel Trevisan a dit…

merci pour ton travail , justement on relatait nos souvenir avec une amie de Zinal mais on n arrivait pas à se souvenir de quel date il s’agissait ... j'avais 11 ans ...

Michel Trevisan a dit…
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